
Je ne suis pas de celles qui enfouissent des coussins pour voir pousser des fauteuils, mais j'en ai constamment envie. Je rêve que je me promène en robe taffetas en plein centre-ville, je m'imagine coller des billets de cinq dollars sur les feuilles d'un arbre, juste pour la beauté de l'ironie. Ou des gaufres, pour l'image. Mais je ne fais rien, car, tout ça, ce n'est pas moi. Non. Moi, je suis la File comme une funambule. Une funambule qui aimerait tant perdre pied et ouvrir les yeux vers le ciel, les os en bouillie, mais bien vivante.
Mais être vivante, je n'y arrive pas. Je suis retenue par des centaines de boulets, des milliers de remontrances. Je ne fais que participer à la longue procédure de la vie construite par mes prédécesseurs, cette longue file où tout le monde se suit à la queue leu-leu. Un monde où le moindre faux pas provoque l'hystérie générale et où le plus petit cil de travers se voit coupé, blanchi, reteint et allongé à sa taille réglementaire. Je fais partie de cet univers par défaut. Je suis née dans une case d'échiquier et je fais mes pas dans la direction des pas de tous les autres, car ma convention collective m'interdit tout autre déplacement.
Pourtant, je sais que je m'illusionne. Je sais que ce devoir n'existe pas, qu'il n'est qu'une invention de l'imaginaire collectif. Je pourrais sortir de la File et contempler toutes les possibilités qui s'offrent à moi, toutes les couleurs et les pensées nouvelles. Ma vie pourrait être celle d'une exploratrice tropicale, occupée par le vert, plutôt que par le gris d'une existence murée de béton. Je pourrais remplacer le blanc d'une robe de mariée par le rouge d'un amour libre. Fréquenter le jaune des idées folles et crier « arrière! » au beige des protocoles et des modalités. J'ai le pouvoir de dire non à la glorification de l'homogénéité, la possibilité de retenir la main de celui qui, derrière moi dans la File, agrippe violemment mon menton pour m'empêcher de voir, m'empêcher de dévier des autres, replaçant ma tête, bien droite, dans l'angle de toutes les autres, lorsque j'ose regarder du coin de l'œil autre chose que la ligne infinie formée par notre grande chaîne humaine.
Je pourrais, si j'en avais le courage, me lever un matin et étendre un truc rempli de sucre et de cholestérol sur ma "toast" et ainsi faire honte à toute ma famille en défiant la tradition ultime de ne surtout pas vivre pleinement, de se contrôler, de contrôler la vie et ses substituts. Il me serait également possible de ramener chez moi, chaque nuit, un homme rencontré par hasard dans un bar, d'en faire le compte dans un calepin et d'en rire, parce que, ma foi, c'est tellement futile, mais si amusant. Je pourrais dormir dans un vrai lit de bois, dehors, au beau milieu de la terrasse du voisin. Je pourrais me faire livrer 401 fleurs de lys pour le 400ème de Québec et en remplir le moindre recoin de l'appartement de Richard, mon ami fédéraliste d'Outremont. Chanter avec ma voix de démone, me coucher tard, ne jamais avoir d'enfants, ignorer les appels de ma mère, me creuser un trou dans le divan et ne plus en sortir avant la fin de l'hiver. Je pourrais arrêter de détester l'hiver.
Sauf que le courage n'est pas sur ma liste. Chaque matin, je me fais la même réflexion, assise dans mon lit, la tête sous l'oreiller. Je sais très bien que, défaite comme à chaque réveil, je vais tout écarter jusqu'au lendemain, même heure, où, trop lucide, je réfléchirai de nouveau à sortir de la File. Pourtant, je préfèrerai encore appuyer sur "Snooze", plutôt que d'exploser l'appareil nuisible avec la carabine de mon grand-père et d'enfin embrasser mon vrai destin, celui que personne n'a tracé à ma place. Je choisirai le café au lieu de la vodka, le beurre léger au lieu du Nutella.
Et dès que je mettrai un pas à l'extérieur de chez moi, j'entrerai de nouveau dans la File. Je vous saluerai, vous ferez de même, ce sera normal.
Ce sera éternellement normal.