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Les jérémiades - L’enfance, l’amour, et Ridge Forester

     Publié le vendredi 21 mai 2010
Littérature québécoise
Auteur Simon Boulerice
Éditeur Les éditions Sémaphore
Parution 2009
Nombre de pages 152
Note 8.7 / 10
Cette critique est aussi publiée sur La Recrue du mois en repêchage, blogue qui, tous les 15 du mois, fait découvrir le premier roman d'un auteur québécois!








Présentation de l'auteur

Simon Boulerice est un casanier qui sort un soir sur deux au théâtre. Il aime danser dans sa cuisine sur des musiques variées. On ne lui a rien appris. Néanmoins, il a étudié en littérature (Cégep de Saint-Laurent et UQAM), puis en interprétation théâtrale (Cégep de Lionel-Groulx). Il écrit pour le théâtre depuis quelques années (Qu’est-ce qui reste de Marie-Stella?, Simon a toujours aimé danser) et vient de signer une nouvelle mise en scène de Sainte Carmen de la Main de Michel tremblay. Les Jérémiades est son premier roman.

Commentaire

À neuf ans, Jérémie, qui peine à se faire des amis à l’école et se fait appeler « l’audacieuse »,  passe ses soirées à écouter Top Modèle. En fait, il rêve que Ridge Forester « vienne [lui] faire violemment l’amour »... enfin, autant qu'un enfant peut rêver à ce genre de choses.  Parce que les promenades dans les allées des papeteries lui donnent des frissons de bonheur, il y achète du papier à lettre qu’il utilise ensuite pour corresponde avec les lectrices de Fille d’Aujourd’hui.  De plus, il s’est fait sauver la vie par un bâton de Revello, et s’apprête à devenir contrebandier de friandises. Il n’est donc pas ignorant, oh non! Il a du vécu. « J’étais hautement mature : […] j’aimais le vieux rose plus que le rose fuchsia.» Un jour, à la récréation, un adolescent roux l’interpelle : « Tu es tout seul, petit bonhomme?». À travers les losanges de la grille qui ceinture la cours, les deux enfants font connaissance. « Mon cœur avait cessé son travail. Le paresseux! Le fainéant! Que fais-tu? Qu’attends-tu pour battre? » C’était Arthur. Et c’était son futur amant.

Dérangeant? C’est la question que je m’étais préparé à me poser – ayant lu la quatrième de couverture  – et que je me suis posée tout au long du roman. Et que je me pose encore. En effet, je n’arrive pas à le déterminer. L’amour entre deux hommes certes, mais entre un jeune garçon de neuf ans et  un adolescent de quinze ans? Est-ce crédible? Est-ce obscène? Est-ce seulement possible? Je ne sais pas. Mais pas une seule fois en lisant Les jérémiades je n’ai douté du naturel de la relation des deux personnages, de la sincérité de leurs sentiments. C’est beau en fait. Je ne dirais pas que c’est mignon, l’écriture de l’auteur n’est pas innocente. Mais c’est réaliste. Alors quoi, un tel amour, ça se peut? Dans l’univers de Simon Boulerice, oui, et grâce à lui, je n’ai aucune peine à l’imaginer dans le nôtre. En fait, je retire ce que j’ai dit : ce livre n’est très certainement pas dérangeant. Il est éclaté, tout au plus, poignant, mais pas dérangeant.

Même qu’il est touchant. Car, s’ils sont jeunes, cela ne les protège pas des revers de l’amour. Dans ce cas, c’est même plutôt le contraire. Je ne peux pas aller plus loin dans les détails sans révéler une partie importante de l’histoire, mais je vous conseille de ne pas trop vous attendre aux friandises et aux fleurs. L’histoire chavire, et ce moment m’a torturé les entrailles – noté que si j’utilise les mots « torturé » et « entrailles » dans la même phrase, c’est que, vraiment, c’est venu me chercher et pas qu’un peu. C’est autant le récit imaginé par l’auteur, sa façon de rendre réel ses personnages et leurs sentiments, son écriture… tout s’est lié pour me bouleverser alors que je ne m’y attendais pas. Je ne sais pas si Les jérémiades a le même effet sur tous les lecteurs ou si c’est très personnel, mais il y a là quelque chose. Quelque chose qui, à mes yeux, élève au dessus des mots le talent de Simon Boulerice.

Tout cela, c’est entre autre dû, comme je l’ai mentionné, à la force des personnages, en particulier celui de Jérémie, qui est aussi narrateur. Beaucoup de sa puissance vient des nombreuses références au cinéma dont nous fait part l’auteur. Que vous soyez un cinéphile assidu ou, comme moi, un consommateur modéré de bobines, cela n’a pas beaucoup d’importance, car dans tous les cas, ces références nous permettent de comprendre la personnalité de Jérémie.  Celui-ci ne fait pas que se référer au cinéma, il joue le cinéma. Constamment, avec lui-même, en prenant des rôles de grands, d’amoureux transis, de désespérés. S’il est triste, sa tristesse devient acté, il l’alimente, la dirige, pour qu’elle devienne cinématographique.  « Le cinéma était déjà mon domaine». Pour lui, les grands moments du cinéma sont des fins en soi, des absolus. Et toute sa vie est balisée par ceux-ci, qu’il aime reproduire. Mélodramatiquement, la plupart du temps. Cela donne un personnage riche et pas ennuyant du tout.

Bref, Simon Boulerice a su prêter avec brio les thèmes de l’amour et de l’homosexualité à son univers gouverné par un gamin de neuf ans. Sans que ça cloche. Et je me demande d’où lui est venue l’idée. Si j’avais la chance de l’interviewer, ma première question serait donc  « Pourquoi cette histoire? ». Ma seconde? « À quand le prochain? ».

Quatrième de couverture

« Je n’étais pas une mouette. Les mouettes me supplantaient. Leurs jérémiades non censurées enterraient nettement les miennes. Aussi finis-je par jalouser leurs cordes vocales. Greffez-moi des cordes vocales de mouettes, que je me lamente en bonne et due forme. »

Un roman d’amour atypique entre un gamin de 9 ans et un adolescent roux. Les Jérémiades, c’est l’autopsie d’une passion dévorante qui habite un enfant éperdu d’amour et d’absolu.

Citations et extraits

« Les choses ont changé : les organes génitaux de Ridge Forester sont d’un grand intérêt dans ma vie.»

« Je n’étais pas innocent, car je connaissais tout de la vie. J’avais vu tant de films américains. »

« Chaque pas dans le sens contraire de sa maison devenait un petit deuil qui s’ajoutait au précédent. »

« Arthur, tu aurais dû m’abandonner sur les grandes routes. Je ne suis pas débrouillard. Je serais mort aisément. Frappé par une voiture. Happé par un chevreuil. Mangé par des brebis. Tout aurait été plus simple.»

« Un, deux, trois, quatre, cinq, six… À dix, je meurs, OK?»

Maxime le mardi 25 mai 2010 à 16:19 Oui, je vais éditer ma critique dès que j'en aurai le temps, je pense que c'est nécessaire. Merci de m'avoir fait réaliser ma bourde. XD

Pierre-Greg Luneau le mardi 25 mai 2010 à 16:15 Ah! J'aime mieux ça! C'est fou comme une citation sortie de son contexte peut parfois faire très mal paraître une oeuvre... ou son auteur!!

Maxime le mardi 25 mai 2010 à 12:58 En fait - et j'aurais probablement dû le préciser dans ma critique - il faut savoir que le narrateur est le Jérémie adulte qui raconte ce qu'a vécu le Jérémie de 9 ans. Et je me souviens que lorsqu'il parle de Ridge Forester, ce qui précède la citation que j'ai mise c'est quelque chose comme "bien entendu, à cette époque les organes génitaux de Ridge Forester n'avaient aucune importance pour moi" et de poursuivre avec un "mais cela a changé depuis."

Reste qu'effectivement le personnage principal a des relations sexuelles bien avant la plupart des jeunes d'aujourd'hui (et ce même si c'est de plus en plus tôt!). On peut expliquer ça en partie par l'influence de l'adolescent qu'il aime, mais le livre ne met pas beaucoup l'accent là-dessus.

Pierre-Greg Luneau le samedi 22 mai 2010 à 9:00 Troublant, c'est le moins que l'on puisse dire. Je n'ai pas lu le livre, mais ce qui me bouscule dans ce que tu en dis, c'est surtout le désir charnel du jeune avec son personnage fétiche. Je peux concevoir qu'un jeune, même à neuf ans, s'attache à un ado (ou peut-être même à un adulte), qu'il développe pour lui des sentiments profonds qu'on pourrait appeler Amour, et que le jeune, lui, considère carrément pour de la Passion. Mais que, si jeune, un enfant veuille qu'un homme vienne lui «faire violemment l'amour»!?!?! Ça, ça m'apparaît vraiment trop!
Je travaille avec des jeunes de cet âge. Leur conception de l'amour et de la sexualité est assez larvaire merci! Ceux qui sont plus «au courant» le sont habituellement à partir de onze-douze ans, et leurs sources d'information sont souvent les films XXX glanés sur Internet! Quelle valeur peut-on accorder à de tels clichés? Un jeune de 9 ans serait-il vraiment interressé de vivre ce que le porno gay propose sur Internet? (Enfin, moi, je ne connais rien là-dedans, bien sûr! Je n'y suis jamais allé, bien sûr! Je ne parle que d'après ce qu'on en dit, bien sûr!). Bref, ce roman peut être très beau, très bouleversant, très touchant... mais à mon sens, il relève de la fiction pure... et un peu de la provocation, aussi!

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