Versicolor

     Publié le mardi 16 août 2011
Cette critique est aussi publiée sur La Recrue du mois, webzine qui, tous les 15 du mois, fait découvrir le premier roman d'un auteur québécois. À visiter : larecrue.net.
 
« Cette maison, je l'avais habitée avec le souci ridicule de ne pas m'y sentir trop bien. Je n'y possédais rien, comme pour éviter qu'en retour,  les objets me possèdent et me fixent. Je voulais traverser la vie à la manière de celui qui voyage léger. Mais ce qui me revient en pleine gueule comme un boomerang, aujourd'hui, dans cette maison, c'est le poids des regrets […] ce que je comprends, c'est que de tous mes exils magnifiés, il ne me reste rien. Ni quiétude ni nouvelle vérité. Je croyais me délester; me voilà alourdi.»
 
Une histoire d'exils. Ceux qui nous conduisent en terre étrangère, où l'inconnu se mêle au connu, mais, surtout, ceux qui nous mènent ailleurs. L'ailleurs comme un temps pour redevenir uniquement soi et se redéfinir. S'en donner le temps. « L'ailleurs est une mise à jour de la personnalité, et le départ, le vecteur de cette réinvention. » Une reconsidération de soi qui, pour David, personnage principal du roman, passe par une reconquête des couleurs perdues. Au propre comme au figuré. 
 
C'est effectivement un rapport aux couleurs très intéressant que nous présente Marc Forget, les traitant comme fil conducteur de son histoire, mais aussi en nous proposant un roman diversiforme, tout autant au niveau des thématiques que des genres. Voir « couleurs » comme « diversité » : versicolor. On lira sur le voyage, sur l'engagement – avec l'autre ou avec soi – et ce qu'il y a entre les deux. La pauvreté et la maladie, le tiers-monde, puis le cinéma. L'Afrique continent, pestiférée, l'Afrique la fabuleuse, la surprenante, la grouillante. Partir. Le retour. La peine de cœur qui ne s'efface pas et l'amour qui englobe tout. L'amitié, beaucoup. Un va-et-vient entre les thèmes qui, supporté par une plume vive et efficace,  fera passer le lecteur par toutes les gammes d'émotions imaginables. Un mélange très bien maitrisé, aussi, entre  le récit, le carnet de voyage et la lettre – lettre  intercalée qui, d'ailleurs, est à mon sens l'une des plus belles réussites du texte de Marc Forget.
 
Parmi cette myriade de sujets, ceux des premières sections m'ont plu d'une manière différente. Le carnet de voyage a cet avantage de nous faire découvrir des lieux, des modes de pensées et des gens nouveaux, ici ceux du continent africain. Le talent d'évocation de l'auteur combiné à son vécu réussit sans problème à nous faire comprendre le travail d'un médecin international et à nous faire vivre l'Afrique par ses yeux. « Des instants de vérité pure avec des phrases toutes nues, monochromes. Parce que c'est ça, la vie ici. Il n'y a pas beaucoup de nuances. L'espérance de vie, c'est vingt-quatre heures renouvelables. Et la Terre continue de tourner comme de coutume.»
 
Un roman rempli de vérité qui ne démarre pas sur les chapeaux de roues, mais surprend. Certainement une belle addition à ma bibliothèque.
 
Auteur

Né en 1968, l'auteur est médecin. Il partage sa vie professionnelle entre le Grand Nord québécois, où il occupe un poste à mi-temps, et les différentes régions du globe où l'amènent les missions humanitaires. Parfois aussi, il regarde pousser les fleurs dans son jardin, à Montréal, sa ville natale. 
 
Quatrième de couverture

Après une rupture amoureuse, David Dupuis, médecin en début de pratique, décide de se lancer dans l'aventure humanitaire. Il est dépêché au Sud Soudan, où il doit composer avec plusieurs inconnues : la maladie tropicale, le manque de ressources, les tracasseries administratives, la mort aussi, quotidienne, presque banale. Mais il fait aussi des rencontres déterminantes : les Dinkas, peuple intrigant et attachant, ses coéquipiers, et surtout Erika, une ingénieure à la sensualité dérangeante, qui ébranle quelques-unes de ses certitudes. 

Pendant ce temps, Loïc Hardy, son meilleur ami, tente de trouver sa voie comme réalisateur de films. Après des années de vaches maigres, le voilà près du but. 

Blessés tous deux par les aspérités de l'existence, David et Loïc sont liés à tout jamais. Quand David revient fragilisé de son expérience africaine, Loïc veut l'aider. Il l'entraîne avec lui jusqu'aux terres australes de l'Argentine, pour le meilleur et pour le pire.

Au-delà du récit saisissant de la vie d'un médecin au Sud Soudan, Versicolor est avant tout l'histoire de leur indéfectible amitié. 

Citations

 

« Une saignée intarissable et bientôt il ne reste plus de dignité que le minimum syndical. »

 
« Le plus terrible d'une rupture qui se confirme, c'est le ton neutre qui l'accompagne. Ce moment où l'on comprend qu'on a perdu la capacité d'émouvoir l'autre. »
 
« La direction que prend ma vie forme un angle de cent quatre-vingts degrés avec ce que j'avais planifié en venant ici. »
 
« - Bonjour! Ça va bien?
- Non. Ça va pas du tout. J'hésite entre le meurtre, un beigne et un café moyen avec un rebord à dérouler. »
 
« Les sourires ne sont pas comme les érections : on peut les simuler. »
 
« Mon tourisme se fait à l'intérieur des gens. Au propre et au figuré.»
 
« Dans ces moments, je songe à Dieu. Je n'y crois pas, mais quand je serai sur le point de mourir, je sais que je changerai d'avis.»
 
« Dorénavant, entre le noir et le blanc se décline une infinité de gris. Souris. Cendré. Argent. Ardoise. Gris de lin. Gris perle. Anthracite.
Bibliographie
Versicolor
Marc Forget
XYZ, 2011
244 p.
8/10
Argentin. Grisâtre. Gris soleil. Gris bouleau. Gris balbuzard. Gris des feuilles sessiles et gris de leurs nervures. Gris du soir et gris du jour. De monotone, le gris est devenu un compagnon agréable.»
 
« Continuer sa vie, c'est aussi ça : accepter que le passé ne meure jamais complètement. »
 
« J'ai laissé de grands bouts de ma vie dans ses rues. Des pelures d'homme. »
 

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