vendredi 15 avril 2011
ZIPPO
Cette critique est aussi publiée sur La Recrue du mois, webzine qui, tous les 15 du mois, fait découvrir le premier roman d'un auteur québécois. À visiter : larecrue.net.
«C'est en voyant la barbarie frapper aux portes des cités […] que nous avons fini par écrire la fiction des jours où nous finirons peut-être par abdiquer. Tous gestes, toutes paroles, toutes libres pensées doivent être portées et saluées. Toujours. En tout temps. »
Voila qui dit tout. C'est parce qu'ils vivent en un temps où, chaque jour, les droits de l'homme – leurs droits – perdent du terrain que Mathieu Blais et Joël Casséus ont écrit ZIPPO, réaction vive et imagée aux démonstrations concrètes de violence, d'intolérance et de censure qui ont rempli l'actualité ces dernières années. Des inspirations – les manifestations de Gênes en 2001 ou de Toronto en 2010 – et des intentions – dépeindre l'urgence d'agir – qui expliquent parfaitement l'essence du roman et son univers apocalyptique.
Villanueva, ville-univers fictive, située dans le temps à quelques années seulement de notre propre époque, sert le propos des deux auteurs. Pendant qu'un important sommet économique s'y prépare, une étrange peste semble envahir les quartiers pauvres et malfamés. Si les pornoputes disparaissent les unes après les autres, les démunis sont regroupés dans des quartiers désaffectés où s'érigent des clôtures de fer. Les chiens des sans-abri sont brûlés, les commerces d'immigrants détruits à grand coups de cocktails Molotov. Les personnes âgées sont également laissées à elles-mêmes, les médecins et les infirmières ne se présentant plus dans les résidences et le chauffage et l'eau leur ayant été retirés. Des camions collecteurs parcourent les rues accompagnés de la police pour récupérer les cadavres. Et voila qu'on annonce qu'un météore fonce sur la terre.
Un récit, vous l'aurez compris, loin d'être optimiste sur notre avenir en tant que société, mais remarquablement bien construit. En mettant en scène un holocauste moderne dans un monde très près du nôtre, Mathieu Blais et Joël Casséus nous forcent à réfléchir : que donnerait une humanité qui abdique devant de tels évènements? En effet le livre ne raconte pas en soi une histoire de fin du monde, mais l'histoire de la fin d'un monde tel que nous l'avions espéré et imaginé : liberté, égalité, fraternité. Il le fait crûment, sèchement, provoque le malaise; la lecture est loin d'être confortable. Mais même si certains passages peuvent être rudes à lire, voir difficiles à accepter, je n'ai jamais, durant toute ma lecture, remis en question le choix de style qu'on fait les auteurs. En choisissant la sueur, le sang et l'hypocrisie humaine, ils se sont donné toute la puissance d'écriture dont ils avaient besoin pour passer leur message et exprimer, aussi, le vide qui sépare les révolutionnaires de ceux qui suivent sans rien dire.
En plus de cette force dans le fond, ZIPPO se démarque également par sa forme. Son rythme, saccadé, est un constituant aussi primordial que l'est son discours, car il ne fait pas que le soutenir, il le personnifie, l'incarne complètement, comme un flot de polaroids qui nous seraient jetés au visage. Les dialogues, qui se confondent avec le reste du texte, imitent la cadence naturelle des pensées et rappellent parfois l'écriture automatique – on le croirait si ce n'était de la maitrise parfaite que semblent avoir les auteurs sur leur texte. Une poésie, finalement, un souffle de fin du monde qui renverse : « Sur le sol, il y avait des bouteilles vides. Des mégots de crache-poumons. Un livre de Thompson. Un répondeur qui clignotait. Des sous-vêtements féminins. Autant de points à relier qu'il y avait de matière vide entre eux. Autant d'indices que d'absence. » Pas besoin d'être en accord avec les idées véhiculées par les deux auteurs pour apprécier la puissance de leurs mots.
À se rappeler toutefois, ZIPPO ne se lit pas en prenant un café. On le lit les trippes nouées, avec un goût de métal dans la bouche. Mais on le lit. Du moins, c'est ce que je vous conseille vivement de faire.
Quatrième de couverture
Dans une ville nord-américaine d'un avenir pas si lointain se prépare un grand sommet économique que le journaliste-militant Nuovo Kahid est chargé de couvrir. Quand l'économie va, tout va, dit-on. Mais les pornoputes disparaissent, les autorités se durcissent, les clochards claquent des dents et la ville tombe en ruine. Par-dessus le marché, une comète fonce sur la terre. Avait-on vraiment besoin de ce caillou sidéral pour annoncer sans crainte de se tromper que la première heure de la fin du monde avait déjà sonné?
Polar noir d'une écriture sèche comme des rafales d'automatiques, ZIPPO est le roman de la nouvelle gauche québécoise, une gauche ouverte sur le monde, informée, informatisée et peu encline au romantique. Mais… La désillusion parcourt les pages de ce livre comme un indicateur de civilisation alarmant. Car les protestataires prennent de l'âge et redoutent ce moment où, vaincus, ils devront rentrer dans le rang pour rejoindre leurs aînés, ces vautours qui se sont engraissés sur le cadavre du monde.
Quelques citations
« […] nous avons fini par écrire la fiction des jours où nous finirons peut-être par abdiquer. Tous gestes, toutes paroles, toutes libres pensées doivent être portées et saluées. Toujours. En tout temps. »
« Une fleur sur un tas de merde.»
« Kahid ouvrit les yeux comme d'autres s'ouvrent les veines.»
« Sur le sol, il y avait des bouteilles vides. Des mégots de crache-poumons. Un livre de Thompson. Un répondeur qui clignotait. Des sous-vêtements féminins. Autant de points à relier qu'il y avait de matière vide entre eux. Autant d'indices que d'absence.»
« Les neufs cravates les plus puissantes vont se réunir dans la métropole, poursuivit-il. La première cravate de la Russie y sera aussi.»
Bibliographie
ZIPPO
Mathieu Blais et Joël Casséus
Leméac, 2010
135 p.
8.5/10
« La norme, maintenant, c'était ça. Une absence de rêve, de vie. Une aphonie.»
« Il avança. Tomba face à face avec un homme vêtu de kaki. Ses réflexes ne suffirent pas. La rafale de tech9 qui lui arracha le visage, elle, suffit amplement. »
« On ne naît qu'une fois et la plupart du temps, c'est horrible. »